université d'été d'architecture 2015: blog de JM COLLARD

Du tire-ligne au big-data ou du coût du travail à celui de l’information

Les universités d’été de l’architecture 2015 démarrent comme celles de l’an passé par un blog, sur le thème « anticiper les mutations ». À ce titre jean-Mathieu Collard, Secrétaire Général du Conseil National de l’Ordre National des Architectes, propose une participation personnelle sur les questions de l’évolution des outils et du métier de l’architecte.

 

universités d'été 2015 : logo

 

Autrefois (il n’y a pas si longtemps) l’architecte, patron de son agence, dessinait à la main, avec une pointe graphite, son projet, et ses dessinateurs-projeteurs, en rang de tables à dessin mettaient au propre, au net. Ils reprenaient, modifiaient, calaient les plans-coupes-élévations pour suivre pas-à-pas l’évolution du projet, qui ne semblait pas vraiment changer et qui pourtant gagnait ainsi justesse et précision pour devenir de plus en plus proche de l’édifice à construire. Les images du 35 rue de Sèvre nous montre les élèves du maitre, arc-boutés sur leurs calques. Le Corbusier, peintre le matin, venait apprécier les fruits du travail de la recherche patiente l’après-midi.
Regarder les archives nous dévoile des plans souvent magnifiques, mis en page, véritables œuvres pour certains. Fragiles sur leurs supports calques, sensibles à l’humidité, à l’air sec, durcissant roulés dans les boites archives ou pendus dans de grosses caisses métalliques, ils étaient respectés comme des trésors : vieillissant mal, ils se déchiraient, alors on leur fabriquait des ourlets pour en prolonger la vie.

L’arrivée de l’informatique, du dessin assisté par ordinateurs DAO, puis la conception assistée par ordinateurs CAO nous a vu regarder médusés les plumes courir à toute vitesse sur les tambours des premiers traceurs ; tracer un plan n’avait plus rien de la corvée, les plans étaient grattés précis, vite et juste, sur calque ou sur papier ; l’odeur entêtante de l’ammoniaque à disparu des agences ; ont suivi les équerres, les compas, les tables à dessin, les lames de rasoirs. Nos clients l’ont su, et ont commencé à nous dire : « c’est rien à modifier, en quelques clics de souris c’est fait ! » ; on les a cru et, orgueilleux de notre modernité technique, on leur a dit qu’ils avaient raison : le temps du dessin commençait à disparaître.

La précision de la machine nous embarrassait parfois à vouloir ajuster et raccorder des éléments sortant de l’orthogonal à des niveaux dépassant l’entendement de la réalité du métier ; nous en venions à coter au millimètre, au dixième de millimètre, au centième… calmons le jeu ! Nous avons soignés avec le plaisir d’un gratteur faisant du graphisme nos plans, coupes, élévations, utilisant des patterns abandonnant les décalcomanies, choisissant nos typos dans des répertoires sans fin de polices et de casses de caractères qu’aucun trace-lettre ne pourrait fournir.

Nos beaux dessins sont partis chez nos partenaires : bureaux d’étude, ingénieurs, entreprises sous forme de disquettes, CD, puis par la toile. Eux aussi nous ont suivi dans notre modernisation des outils de dessin, mais comme c’était à prévoir, avec d’autres machines, d’autres logiciels, d’autres langages, adaptés à leur expertise. Après qu’ils y aient reporté leurs études, et nous aient renvoyé leurs plans, nous récupérions un drôle de dessin, ayant perdu toute sa saveur, et s’apparentant plus au schéma ! Parfois bien illisible, sans la hiérarchie initiale des épaisseurs de traits, dénaturé par des masques venus de nulle part, des lettres biscornues, des couleurs changées, disparues ! Quel gâchis bien souvent : mais c’était juste et précis !!! et rapide…
La chaine a rarement été continue, et tous les jours, des compagnons continuent à s’interroger sur leur travail à faire, en regardant sur un A4 un plan réduit 64 fois, et donc illisible, sur lequel nous avions tout détaillé. Souvent en plus il est caduc depuis 3 ou 4 indices !!!

Mais nos plans n’étaient qu’une face visible de notre travail : nous avions travaillé le projet en 3D, l’avions modélisé ; outil d’aide à la conception, nous disposions d’une maquette numérique dans laquelle nous pouvions nous balader, visiter le projet de l’intérieur, découvrir des points de vue que nous n’avions pas abordés, modifier tout de plus en plus aisément : l’abstraction du plan perdait de sa prééminence, pour permettre des ajustements et des réglages spatiaux. Les plus talentueux projetaient des formes complexes, inédites, mixaient les données, et produisaient des formes nouvelles, tendues, tordues, complexes, convexes et concaves simultanément, référentes aux univers de la biologie, de l’anatomie animale, végétale, des fractales, de l’aléatoire organisé. J’ai même croisé un geek qui avait transformé le fichier de captation du son d’une foule en espace, injectant les méga-octet « sonores » dans un fichier 3D…

Est-ce que cela a fait faire des progrès à l’architecture ? à l’industrie du bâtiment ? Est-ce que cela a fait gagner du temps ?
L’industrie automobile, la chirurgie, la finance, la téléphonie, tous ces secteurs et tant d’autres ont fait également des sauts dans le numérique, et donnent l’apparence d’avoir considérablement évolué grâce à cela.

Pour nous, cela a permis à coup sur de calculer et vérifier : les quantités, les efforts, les déperditions, les effets des vents, l’impact de l’ensoleillement.
Cela a permis de visualiser : la représentation du bâtiment en 3D quittait le domaine de l’abstraction qu’avait le plan 2D, et nous pouvions partager notre « création » avec nos clients, nos partenaires. Ils percevaient mieux les proportions, les dimensions, et évitaient de confondre une ligne de cote avec un mur !

Voici qu’arrive le BIM !!! quel drôle d’acronyme ! BIM BAM BOUM !
Qu’en penser ? Que comprendre ? Quelle mutation ?

La première, et la plus probable, est la disparition du dessin; ou tout au moins, d’un changement radical du mode de représentation. Maquette 3D renseignée, on imagine demain les compagnons d’hier se rendre sur les chantiers, tablette à la main, connectés au Cloud sur le seul fichier à jour, pour y puiser l’information, visualiser le résultat à obtenir, et les tenants et aboutissants. Plus de plans, plus de descriptifs, un fichier où il « suffira » de pointer du bout du doigt un élément pour obtenir les informations nécessaires : dimensions, qualité, nature, performance, coût, suivi d’approvisionnement etc… Nos clients connectés suivront l’évolution du projet en temps réel, pouvant se rendre sur la maquette, s’y promener. Avant même que le projet soit construit, ils y inviteront leurs amis, leurs familles. Les voisins pourront y apprécier les transformations que cela produira sur leur paysage environnant, et anticiper ces mutations ! Sim City, Second life et consorts ne seront pas loin, quand les permis seront déposés de cette manière dans la ville modélisée.

La seconde est que ces informations vont pouvoir nourrir d’autres dimensions : Maquette 4D, incluant le temps de la construction, le pilotage ? 5D avec les coûts d’investissement ? 6D avec ceux de maintenance et d’entretien pour les facility managers ? Il ne restera plus qu’à préfigurer en temps masqué l’obsolescence programmée des bâtiments, pour anticiper leur réhabilitation, voire leur démolition !
Nos fichiers vont prendre de la valeur : ils vont quitter le statut de « fond de plan » servant de gabarit d’implantation, pour être des containers d’informations, riches et précises ; la révolution du Big Data étant juste devant nous, nous devrions réfléchir comment monnayer ces mégabit, ou, pour le moins encrypter par de savants algorithmes leurs « boites noires » avant que d’autres les siphonnent pour les transformer en cash sous notre regard éberlué !

La troisième peut être la modification de nos modes de travail, de production : si la maquette est sur le cloud, quel intérêt d’être tous, en même temps, à l’agence : hyper et cyber connectés, nous n’avons plus besoin que d’un cerveau, quelques doigts et un trac pad, une liaison WIFI pour travailler avec un réseau de collaborateurs, qui peuvent être dispersés ! Optimisons la production comme les traders de la haute finance qui jouent l’argent sur les casinos des bourses mondiales en le faisant glisser de l’une à l’autre en profitant du décalage horaire : la planète s’organise en réseaux de gens extrêmement compétents qui sont bien actifs pendant que certains dorment, mangent, gardent les enfants, et réciproquement. Ils peuvent enrichir le projet avec leurs cultures sans enrichir les compagnie aériennes, ni bruler de kérosène !
Le travail en réseau, avec un projet accessible puisque facilement visualisable, en agrégeant des compétences multiples et des disciplines nouvelles, disponibles et autonomes, va ouvrir la voie à une manière pluridisciplinaire de faire du projet.

Alors, l’architecture, un investissement d’avenir ? Oui, mais en changeant quelques un de nos logiciels !

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