Voyage d'étude à Copenhague, ville d'architecture

l’enseignement de copenhague (suite)

La société danoise ne fonctionne donc pas de la même manière que la nôtre… y compris en matière de politique architecturale.

Autre exemple plus proche de nos préoccupations : le quartier de Sluseholmen est situé au Sud de la ville. Il s’agit de la reconquête d’anciens terrains portuaires, quittés par l’industrie. Il est transformé en morceau de ville : résidence, bureau, écoles, équipement sportifs, commerces, etc…Inspiré du quartier de Java à Amsterdam, Sjoerd Soeter et Arkitema ont dessiné son plan directeur, en association avec la ville de Copenhague.

Composé en ilots semi ouverts, alliant collectifs en R+4 à R+6 et maison bi-familles en doubles duplex (R+3). Chaque ilot est posé sur un parking  commun. Cerné de rues ils sont traversés de canaux, offrant des vis à vis « vénitiens » et l’accès aux transports fluviaux. Pistes cyclables et métro, raccordent ce quartier au reste de la ville. Là ou cela devient intéressant, c’est que les architectes chargés des plus de 120 bâtiments qui composent cet ensemble de quelques 1000 logements, sont tous Danois, pour la plupart de Copenhague, ou sinon de Malmö, la voisine suédoise.  Célèbres ou non, confirmés et débutants, aucun d’eux n’a pu construire deux bâtiments.Il en résulte un joyeux désordre bien ordonné par un cahier de recommandation architecturales ; Comme le dira Jens Kraemer Mikkelsen « if we dictate every single detail, we stiffle creativity ». Enrichissant les lieux de détails et de diversité, son aspect un peu théâtral, parfois critiqué, rappelle le joyeux désordre des façades des quais du centre historique. Construit en 2007, il aura été la pépinière de talents des architectes de Copenhague.copenhague, ville d'architecture

Car à Copenhague, si BIG commence à avoir une aura qui déborde les frontières (on l’a vu récemment en compétition pour les tours du bassin Seegmuller à Strasbourg et il va construire à Bordeaux) 3XN (hôtel Bella sky, Saxo Bank Horten), Lundgaard et Tranberg (Seb bank and pansion, Theatre, Cité universitaire), Henning Larsen (reconversion des friches militaire de l’ile de Holmen en universités des métiers de l’art et de la culture), pour ne citer qu’eux, impriment dans le paysage une architecture bien dans sa ville, son climat, sa culture, peu de « starchitectes » sont venus poser la trace de la mondialisation. Seul Jean Nouvel avec Brigitte Métra sont venus construire le Philarmonique. Contrairement au théâtre et à l’opéra, on ne le trouve pas en carte postale…

A Strasbourg, comme dans beaucoup de ville française, il est de bon ton de s’acheter des signatures d’architectes. Ainsi le conservatoire, la médiathèque, puis ses passerelles piétonnes, la bibliothèque nationale universitaire, le palais de justice, les bâtiments administratifs de l’hôpital civil, l’école internationale de la Robertsau, le théâtre du Maillon, la réhabilitation de l’Aubette, des façades du Printemps, les tours du bassin d’Austerlitz, le plan directeur de réhabilitation du quartier de la Meinau, celui du Port du Rhin, de la Zac Danube, pour ne citer qu’eux, n’ont pas été confié à des architectes « locaux ». Caricature ultime, l’école d’architecture, n’a pas retenu un seul de ses anciens diplômés lors du concours pour son extension réhabilitation.copenhague, ville d'architecture

Le propos n’est pas ici de remettre en cause la qualité de ces projets : les architectes retenus ont fait leur travail, avec leurs talents ; les usagers, les strasbourgeois et le temps jugeront. Le sujet est de la relation qu’entretiennent les élus, les décideurs, notre système de dévolution de la commande publique, qui, voulant privilégier la qualité architecturale, organise bon an mal an sa désaffection pour les talents locaux. Bien évidement, quand il est question de réhabiliter des centaines, des milliers de logements, de mettre en conformité l’accessibilité et la sécurité de l’opéra, des écoles et lycées, des piscines, les architectes locaux sont appelés en concurrence, trop souvent sur le montant de leur honoraires, devenant ainsi faibles devant la commande. En cette période de crise, les taux baissent, baissent, baissent donnant à leur maitre d’ouvrage l’impression de faire de bonnes affaires !

Paradoxe, ces mêmes architectes arrivent à travailler, en s’exportant loin de leur bases. Au bonheur de se sentir reconnus enfin compétents et de voir du pays, mais avec l’impression de perdre du temps en déplacements, et de fâcher leurs confrères…copenhague, ville d'architecture

Puisque les élus municipaux viennent d’être renouvelés pour six ans, formons le vœu, qu’à l’instar de Copenhague, ils prendront conscience que faire émerger des talents locaux, créer des pépinières d’architectes, c’est un travail, et cela peut faire parti des enjeux de leur mandat. Puisque les élus locaux, face à la crise actuelle, cherchent par tous les moyens, à favoriser l’emploi localement, un rapide calcul personnel, qui pourrait être facilement vérifié, nous montre que tous ces projets confiés à des architectes « extraterritoriaux » font s’échapper une trentaine de millions d’euros de l’économie locale.

Bien sûr, les critiques sur le corporatisme local vont fuser. Bien sûr, il n’est pas politiquement correct et légalement recevable de parler de favoritisme local. En revanche, l’exemple de Copenhague montre qu’il est possible de faire émerger des talents localement, par un soutien à la création architecturale. Cela passe par la mise en place d’une relation de confiance entre donneurs d’ordre et architectes, par une dévolution de la commande vertueuse, portée par un souhait politique.

À suivre …