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L’überisation du métier d’architecte

Drame ou opportunité, réalité ou fantasme, Patrick Texier, architecte, pose la question de l’überisation de son métier et donne son point de vue.
Faut-il avoir peur de l’überisation de cette belle profession ? La comparaison avec le métier de taxi est un bon exercice pour saisir toutes les représentations qui se profilent derrière l’arrivée de grandes plateformes numériques et la concurrence de particuliers totalement indépendants. D’un côté, les architectes n’ont pas envie d’être en compétition économique avec des particuliers non formés, non assurés, non déclarés ou avec des statuts indépendants plus légers. De l’autre, tous les clients individuels mais aussi les maîtres d’ouvrage publics et privés, les bureaux d’études et les entreprises voient là une pratique plus collaborative ou participative, dans tous les cas plus économique et faisant voler en éclats un statut de monopole. On pourrait poursuivre plus longuement.

Mais que faut-il entendre précisément  par überisation ? La référence au récent rapport Colin-Collin sur la fiscalité du secteur numérique semble s’imposer. En gros, le néologisme überisation consiste en une nouvelle division du travail avec d’un côté de grandes plateformes numériques internationales qui mettent en relation directe des pairs et de l’autre des particuliers indépendants qui offrent souvent un niveau de service équivalent à celui des professionnels en question : hôtellerie, transport, restauration … Les auteurs précisent que les sous-catégories du type travail participatif ou collaboratif ne sont pas opératoires et masquent la véritable dynamique : la logique économique des grands groupes de l’industrie numérique. Ce rapport a été commandé par l’état qui s’inquiète à juste titre d’une pratique en pleine explosion qui, et c’est le cas dans tous les domaines, passe outre la réglementation, ne rapporte que pas ou peu d’impôt, pose des problèmes sociaux importants.

Mais force est de constater que tout le monde a aujourd’hui un « iPhone » comme après guerre nos parents ou grand-parents ont eu un « frigo ». Et tout le monde dans un domaine ou l’autre et pour des motivations différentes utilisent des « app » gratuites de particulier à particulier. L’überisation est en marche, ce n’est pas qu’un concept.

Venons-en maintenant au métier d’architecte, à ce qui est déjà ou va être überisé et quelles en sont ou vont en être les incidences. Et regardons d’abord la présence de plateformes numériques. Dès les années 80 et l’apparition du premier dessin DAO, on peut dire que les fabricants de logiciel ont révolutionné l’organisation des agences d’architectes. Le développement d’algorithmes complexes a permis de mécaniser les tâches répétitives et laborieuses exécutées par tout un personnel organisé hiérarchiquement : dessinateur, compositeur, projeteur, chef d’agence. Les catégories socioprofessionnelles décrites dans la convention collective des architectes ont disparu en une dizaine d’années au profit des suivantes : des architectes HMO, ou diplômés, ou en cours, des stagiaires. Leur statut tend aujourd’hui comme pour les taxis vers celui d’indépendant. C’est ce que l’on observe à Paris où la pratique précaire du « free » est devenue la norme sous le label d’auto-entrepreneur. Le phénomène arrive en province évidemment.

L’industrie numérique a ainsi depuis 35 ans obligé les agences d’architectes et tous les professionnels du bâtiment à se restructurer, à être plus compétitives, plus productives. Faisant cela, les agences sont devenues des entités économiques beaucoup trop légères, les chiffres annuels de la profession le montrent : l’effectif moyen est de 1,7, 52% des architectes travaillent seuls et le chiffre d’affaires moyen est inférieur à 150 000€.image collaboratif 2

Pour poursuivre la comparaison avec le mouvement des taxis, cette pression économique  a-t-elle enlevé la légitimité de l’architecte ou de l’agence d’architectes ? Et des formes de prestataires illégaux apparaissent-ils ?

La légitimité de l’architecte s’appuie sur un socle légal solide, la loi sur l’architecture de 1977 et la loi relative à la maîtrise d’ouvrage publique de 1985, dite loi MOP. Pour l’essentiel, l’architecture y est définie d’intérêt culturel public ; le recours à l’architecte est imposé en cas de permis de construire avec hélas la notion de seuil à 170 m2 pour laisser la voie libre aux constructeurs de pavillons ; la mission de conception est définie comme indivisible ce qui interdit notamment la sous-traitance ; l’inscription au tableau de l’Ordre est obligatoire pour exercer tout comme l’assurance professionnelle. C’est ce système légal en place qui fait barrage aux velléités d’une concurrence répétée de tous les autres agents du BTP. Les grands groupes lorgnent le magot de la maîtrise d’œuvre et multiplient les tentatives de main mise sur la conception : projets en conception réalisation, projets en conception réalisation exploitation et la maintenance, intégration de bureaux d’ingénierie technique et d’architectes dans des filiales … Les bureaux d’études techniques rivalisent d’avance technologique pour prendre la main sur la conception des projets et augmenter leur part de 40 à 50% ou plus du total des honoraires : l’intégration des données énergétiques dès l’amont des esquisses il y a 10 ans et la conception BIM ou le tout intégré tout de suite actuellement. Les promoteurs n’attendent bien souvent des architectes qu’une image pour vendre des biens non existants, mais ils considèrent la mission de l’architecte comme une plus-value financière, eux qui tablent sur une marge minimale de 6% du prix de vente, soit plus que les honoraires de l’ensemble de la maîtrise d’œuvre. Face à cette concurrence externe, pas étonnant que dans le classement annuel des 300 premières agences françaises selon leur chiffre d’affaires  établi par le magazine d’A, ne figurent apparemment que des entités constituées en sociétés et plus de libéraux. Et le poids économique moyen des agences est ridiculement faible vis-à-vis de tous les autres agents cités ci-dessus. La légalité de l’architecte est évidente mais sa légitimité est mise à mal pour des visées économiques.

Regardons donc maintenant la grande différence avec le mouvement des taxis. Les deux métiers ont une même légalité pleine et sans faille, mais seul les architectes ont leur force de répression intégrée, les conseils régionaux de l’Ordre qui peuvent faire la chasse aux non-inscrits, aux permis de complaisance,  à tout exercice illégal de la profession. L’organisation ordinale coûte cher mais constitue la défense et la légitimité du métier d’architecte.

Comment pourraient ou ont pu alors dans ces conditions émerger des prestataires indépendants, illégaux ou non architectes ? Essayons de lister ces resquilleurs. Se développent depuis peu des plateformes numériques qui proposent un permis de construire pour maison individuelle avec plans au 1/50 pour un forfait défiant toute concurrence. Mais le prestataire semble être le plus souvent un jeune architecte en quête de boulot et de premières références. C’est certainement avec le BIM cité plus haut qu’une division internationale du travail va apparaître. Jusqu’à présent, seul quelques agences travaillant à l’international utilisaient les services de « dessinateurs » sur tous les continents pour travailler en 24/24. Mais ce n’était en France que des usages assez marginaux. Avec le BIM, le principe de la plateforme sous contrôle d’un manager va pouvoir généraliser une organisation du travail transnationale totalement opaque à tout contrôle. Peu importe que les prestataires soient diplômés, cultivés. Place à la maîtrise des logiciels 3D requis, de l’anglais, et des honoraires !

Le risque de l’überisation est donc là avec le BIM !

À nous architectes français de relever le défi de cette überisation en cours tout comme nous avons relevé celui de la performance énergétique ou du développement durable, en nous formant encore et encore.

Le bilan sera à faire bientôt de savoir si les architectes arrivent à trouver une place centrale dans le processus de conception BIM et notamment de ne pas être détrônés par des managers ingénieurs entrepreneurs et si les agences ne vont pas perdre en poids économique dans cette révolution. Le statut de notre métier en dépend tout comme les conditions de production d’une architecture inventive et plurielle.

 

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